Elle hurle si fort qu'on ne l'entend plus, elle a anesthésié l'atmosphère et personne ne reconnaît plus rien, un peu comme dans une foule inhumaine, joli pléonasme, un peu comme dans le métro.
X la regarde, X est son amie, X se dit : " merde, il faudrait l'aider ", elle se le dit comme ça, parce qu'il faut bien se dire des choses parfois, alors elle pense ça, elle pense : " merde, il faudrait l'aider ". Mais la pensée n'a qu'un temps, alors elle doit se le répéter plusieurs fois, sinon il faudrait agir et elle est bien trop fatiguée pour s'angoisser, manquerait plus que ça, après une aussi longue journée.
Tout de même, le cri commence à se faire entendre, et les gens lancent des regards furtifs, s'éloignent doucement, un peu comme sur le quai ou les gens rebroussaient chemin au compte-gouttes, à cause de cette femme qui urinait devant les sièges, après avoir donné un coup de pied à une dame, qui ne l'a même pas remarqué d'ailleurs, parce qu'elle discutait et qu'elle avait vu la dame au pipi de loin, alors son cerveau lui avait sûrement commandé de faire abstraction. Et elle faisait drôlement bien semblant.
Et ici c'est la même chose, un peu. La foule inhumaine n'ose pas se regarder, n'ose pas la regarder, personne n'ose rien faire, en fait, alors ils s'éloignent un peu, elle crie tellement fort, vous comprenez, ça veut peut-être dire qu'elle a besoin d'aide, et faudrait pas nous emmerder avec ça, pas maintenant, surtout pas maintenant, il est trop tard et j'ai des soucis.
X. la prend un peu par la main, mais comme l'autre s'est calmée, c'est plus vraiment utile, alors c'est justement là qu'elle intervient avec quelque chose comme " ça va mieux ? "
Elle n'a pas de réponse, bien sûr, l'autre s'imagine que le sang coule dans sa tête, il y a de la neige partout sur les vitres, c'est terrible, les gens passent, une vraie déferlante, et elle attend que ça s'arrête, faute de capter des signes positifs, il faut la comprendre, elle veut juste que ça cesse, mais les gens n'arrêtent pas, les gens ne cessent pas, les gens ne sourient pas, il n'y a pas le moindre signe, pas le moindre geste, pas la moindre humanité, mais c'est normal, on est un peu comme dans le métro. Alors puisqu'on est un peu comme dans le métro, et qu'il arrive, elle décide d'agir et de les faire s'arrêter tous d'un coup. Alors elle saute du quai.
" putain, accident de personnes, z'ont rien de mieux à foutre que s'foutre en l'air " disent les gens sérieux et pressés.
X. pense : " ça me fait une bonne raison d'être traumatisée ". Et elle court prendre rendez-vous chez le psy. Dans le RER, elle sort son carnet et se met à écrire avec délectation.